Un seed à 133M$, c'est encore un seed ?
L’année dernière une startup a levé 133,7M$ auprès de Khosla Ventures et General Catalyst, 2 des fonds les plus en vue du capital-risque américain. Sans produit. Sans client. Cette startup s'appelle General Intuition, et 2 de ses 4 cofondateurs, Eloi Alonso et Vincent Micheli, sont des chercheurs en IA, français. Le tour est présenté comme un seed. Mais le mot peut faire tiquer. Parce qu'on l'associe à un petit chèque signé par quelques business angels pour lancer une idée.
Au moment de la levée, General Intuition n’a qu’une petite équipe de chercheurs, une idée et un actif rare. L'idée, c'est d'apprendre à une IA à se déplacer et à agir dans un monde en 3D en lui faisant regarder des millions de parties de jeux vidéo. L'actif, ce sont les clips de Medal, une plateforme de partage de vidéos de jeux fondée par Pim de Witte, le patron de General Intuition, où 10M d'utilisateurs mensuels déposent environ 2 milliards de vidéos par an.
Selon The Information, OpenAI aurait proposé 500M$ pour racheter Medal et ses données.
Mais De Witte a préféré garder Medal pour les exploiter lui-même. Comment ils vont faire de l’argent avec tout ça ? Rien n’est encore vendu. Les investisseurs paient pour des chercheurs et une base de données, sans savoir si l'idée marchera.
Seed, série A, série B : ces noms indiquent en réalité un stade de développement, pas un barème. Les montants varient selon les domaines, mais à chaque tour, l'investisseur paie pour ce que la startup a déjà démontré et prend le risque de financer ce qu'il lui reste à prouver.
Au seed il reste à peu près tout à prouver.
Mais le montant du financement ne dépend pas de ça. Une boîte de logiciel peut tester son idée avec quelques développeurs et un serveur pas cher. General Intuition doit entraîner un modèle sur des milliards de vidéos, ce qui demande une puissance de calcul hors de prix, à payer avant même de savoir si ça fonctionne. D'où un chèque qu'on voit d'habitude bien plus tard dans la vie d'un SaaS, mais qui n’est pas rare pour une entreprise industrielle, par exemple.
La série A arrivera 3 mois à peine après le seed, début 2026 : 320M$ pour une valorisation de 2,3B$, toujours avec Khosla en lead. Le jour de l'annonce (qui n’a lieu qu’avant l’été), les founders montrent qu'un même modèle peut jouer 100 heures d'affilée à un jeu de type Fortnite et piloter un robot à 4 pattes. Pour passer du jeu au robot, il a suffi de réentraîner le modèle avec 8 minutes d'enregistrements faits dans la rue. Des entreprises du jeu vidéo, de la simulation et de la robotique, dont les noms n'ont pas été communiqués, peuvent déjà s'en servir. Les démonstrations techniques et les premiers essais commerciaux arrivent presque en même temps.
Fin septembre 2026, nouveau tour : 220M$ à 6,2B,ce qui porte le total levé à environ 670M en moins d'un an. Khosla et General Catalyst remettent au pot. Une version commerciale est en test chez quelques clients. Le chèque de 133,7M$ était énorme, mais il achetait un risque de seed : celui d'une idée qui pouvait ne jamais marcher.
Ceux qui entrent en septembre trouvent un modèle qui tourne déjà, et il leur reste surtout une question : des clients paieront-ils pour s'en servir ?
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