Pourquoi les talents de l'IA valent-ils plusieurs milliards ?
En 2024, Google a payé 2,7B$ pour récupérer Noam Shazeer, un des inventeurs de la technologie derrière les IA actuelles, qui était parti 3 ans plus tôt monter sa propre boîte, Character.AI. Google ne voulait pas vraiment Character.AI, son produit ou ses clients. Google voulait Shazeer et une poignée de ses ingénieurs. La seule façon de les ramener était de passer par un accord sur toute la société. Le mois dernier, le même Shazeer a de nouveau quitté Google, pour OpenAI cette fois. Cette fois, personne n'a rien payé. Il a démissionné et il est parti.
Au football, puisque c’est un peu le saison, tout dépend d'une chose : l'engagement. Quand le PSG a recruté Neymar au Barça en 2017, il a versé 222M€ au club espagnol, et cette somme, l'indemnité de transfert, n'avait rien à voir avec le salaire du joueur. Le Barça pouvait l'exiger parce qu'il détenait le contrat de Neymar, un contrat encore en cours, donc un actif qu'on rachète. Sept ans plus tard, le même PSG a vu partir Kylian Mbappé au Real Madrid sans toucher un centime, alors que Mbappé valait largement plus de 200M$ sur le marché. La différence, c'est qu'il était en fin de contrat. Plus d'engagement à racheter, donc plus d'indemnité. Un joueur sous contrat est un actif que son club peut vendre, un joueur libre s'en va et personne ne paie. Comme n’importe quel salarié.
Le marché du talent IA fonctionne comme le football où plus personne ne serait jamais vraiment sous engagement. Une entreprise n'a aucun droit de propriété sur un chercheur qu'elle pourrait revendre. Le chercheur a un contrat de travail, qu'il peut rompre quand il veut en posant sa démission, et son employeur ne touche rien. Tout le monde est en permanence un Mbappé en fin de bail, jamais un Neymar sous contrat. C'est exactement ce que vient de faire John Jumper, prix Nobel de chimie 2024 pour AlphaFold, en quittant Google DeepMind pour Anthropic après 9 ans. Pareil pour Peter Steinberger, le développeur viennois qui avait écrit seul OpenClaw, l'agent open-source le plus populaire de l'année : Altman et Zuckerberg l'ont tous les deux appelé en personne pour le débaucher, OpenAI a gagné, et là encore aucune indemnité, juste un homme libre qui choisit son camp.
Mais quand le talent peut partir gratuitement, la seule façon de l'empêcher de filer chez le concurrent, c'est de racheter la boîte entière qui l'emploie. C'est devenu un sport en soi depuis quelques temps.
- Google a sorti 2,4B$ pour Windsurf, une startup d'outils de codage, en ne gardant que ses fondateurs et leur savoir-faire, damant le piont à OpenAI qui était sur le point de l'acheter pour 3B$.
- Microsoft a payé 650M$ pour récupérer l'équipe d'Inflection et son patron Mustafa Suleyman, en remboursant au passage les 1,3B$ que les investisseurs y avaient mis.
- Meta a investi 14,3B$ dans Scale AI pour 49% sans contrôle, une façon détournée de mettre la main sur son fondateur Alexandr Wang et son équipe.
Ces montants achètent aussi de la techno, des revenus, des clients, une licence, donc on ne peut pas les diviser proprement par le nombre de personnes visées. Mais les analystes qui s'y essaient situent la part talent autour de 100M$ à 200M$ par tête, un ordre de grandeur qui dit surtout une chose, le poids du motif humain dans des opérations qu'on présente comme des achats d'entreprise.

C'est le même prix, mais payé de deux manières différentes. Soit on rachète la société pour ne pas laisser partir les gens, soit on paie ces gens directement quand ils sont déjà libres. À l'été 2025, quand Meta a monté ses Superintelligence Labs, l'entreprise a aligné des packages allant jusqu'à 300M$ sur 4 ans pour des chercheurs pris chez OpenAI, Google et Anthropic. Andrew Tulloch s'est vu proposer un montage à près de à 1,5B$ sur 6 ans selon le Wall Street Journal. OpenAI a répliqué en distribuant à ses seniors des enveloppes de rétention dépassant 2M$ par an pour les retenir. Le bassin de gens capables de construire ces “frontier models”, c'est environ 2 000 personnes sur la planète. Forcément quand une ressource est aussi rare et aussi disputée, son prix grimpe jusqu'à ressembler à celui d'un attaquant vedette. Voila pourquoi une entreprise faite de cette ressource-là finit par valoir, elle aussi, des sommes qui n'ont plus rien d'ordinaire.
Anthropic vient de lever 65B$ et affiche une valorisation de 965B$, près de mille milliards de dollars, ce qui en fait la startup IA la plus chère du monde. On imagine derrière ce nombre quelque chose de solide, du dur, comme la valeur d'une usine ou d'un parc immobilier. Mais une bonne partie de ce que vaut une boîte comme Anthropic ne tient ni dans des murs ni dans son produit. Elle tient dans une poignée de chercheurs capables de sortir le prochain modèle avant les autres, ceux-là mêmes que Meta tentait d'acheter à coups de centaines de millions, et qui peuvent traverser la rue pour rejoindre le concurrent un vendredi matin, exactement comme Jumper vient de le faire. Le pari que ces gens-là resteront fait partie, sans qu'on le voie toujours, de ce qu'on achète.
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